« Quand on nourrit une haine, on doit penser à son revers. » Paroles de sage ou de dignitaire abusé ? Wakeu Fogaing a une petite idée. La nouvelle pièce de théâtre du prolifique metteur en scène et comédien publié par les Editions Teham est, comme souvent, une incursion dans la société traditionnelle bamiléké. Du moins on se l’imagine, un droit de réserve étant conféré au nom du royaume. Le fondateur de la Compagnie Feugham choisit de nommer des personnages phares, comme le malheureux Sikoun prêt à tout pour récupérer sa fiancée Massa’a, mariée de force à Wabo- Beufeu, notable corrompu et fier de sa position. Tandis que d’autres personnages forts par leur présence sont anonymes. Le roi est « le Roi », son conseiller principal, celui par qui le couvercle de l’intrigue sera retiré, et le juge du conseil de justice sont appelés par leurs titres. Taire des noms aussi importants pour le contexte est une astuce susceptible de creuser un peu plus la curiosité du lecteur, et d’imposer ainsi ce côté sacré conféré par leur rang.

La pièce baigne dans l’atmosphère d’un procès. Pas n’importe lequel. Dans ce royaume, il fera jurisprudence. Deux partis s’affrontent : le peuple, sans argent, ni influence, représenté par Sikoun, face à la haute société, qu’illustre un notable sans vergogne et repu de pouvoir. Des notables aux pleins pouvoirs, convaincus de régner en maîtres sur le peuple, derrière le dos du roi, ce n’est pas ce qui manque dans ce royaume. Il est aussi question de ces limites brutales que chaque être se surprend à dépasser quand il est épris d’amour ou de jalousie. Cet alter ego sombre ne demande qu’à s’exprimer, et bien sûr pas pour la plus noble des causes. On en est là. C’est l’amour, encore et toujours qui chamboule tout un royaume. Rivalité virile pour s’arracher le coeur de Massa’a. Voie ouverte à la folie. Folie de Sikoun, qui le pousse à commettre l’irréparable. Pour récupérer sa promise, l’autre prétendant Wabo-Beufeu lui pose le défi de rentrer dans la case de la favorite du roi et s’emparer d’un collier. Le sacrilège est démasqué, et Sikoun, le héros malheureux, se retrouve au centre d’une affaire de justice, condamné avant d’être jugé. 

« Le revers de la haine » s’assimile à ce boomerang des actes commis, ces conséquences auxquelles personne ne peut échapper lorsqu’il déclenche les moteurs de la vengeance, divine ou humaine. On connaissait Wakeu Fogaing mordu des planches. Et avec sa nouvelle œuvre, il n’a pas fini de nous étonner. Une adaptation à l’écran de cette pièce est à venir. Le tournage est d’ailleurs en cours. On frétille déjà de poser un visage sur chacun des personnages fascinants de cette œuvre.

Une lecture de Monica Nkodo, dans Cameroon Tribune du 18 avril 2016.